Mar 162016
 

Il y a deux mois, Véronique, une Blancoise, partait en mission humanitaire, auprès des populations victimes de la guerre en Irak, avec l’association SOS Chrétien d’Orient. Après quelques semaines de présence, elle dresse un bilan de la situation..

           Dans mon premier compte rendu, je vous parlais de la situation des Chrétiens d’Irak et du rôle de l’association SOS chrétiens d’Orient dans ce pays meurtri par les exactions de Daesh. Ce mois-ci, je vais tenter de vous décrire nos occupations six jours sur sept auprès de la communauté des déplacés.

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Les activités :

Effectuées auprès des jeunes, elles sont adaptées à chaque camp en fonction de sa population (plus le camp est grand et plus les enfants sont difficiles et la violence présente), de la tranche d’âge, de la mixité. Nous nous adaptons à leur plage horaire. Certains vont à l’école le matin, d’autres l’après-midi. Le nombre de participants peut varier sensiblement d’un jour à l’autre. Au moment des examens de fin janvier, nous avons privilégié les activités avec les adultes pour ne pas perturber les révisions et les partiels eux-mêmes, ce qui aurait pu nous être reproché par les familles des enfants et par les professeurs.

Deux ou trois groupes peuvent intervenir simultanément dans différents camps, écoles ou garderies quand les bénévoles de notre mission sont nombreux comme en ce moment. Un de nos traducteurs nous accompagne toujours dans ces interventions. Etant eux-mêmes déplacés, ils comprennent bien les problèmes des réfugiés et nous éclairent quant à la situation de cette région. Ils étaient souvent promis à une belle carrière avant que tout bascule : dentiste, étudiant en dernière année de médecine, diplômé en arts plastiques. Le plus âgé, un chef de clan très respecté exerçait dans l’armée comme ingénieur.

Les activités sont d’ordre :
Artistique : peinture, coloriages, mosaïque, bracelets ou chapelets, vitrail, assiettes en carton, cadres décorés, fleurs, lampions, éventails, calligraphies
Irak_2016 (2)Expression corporelle : danses, chorégraphie
Jeux extérieurs ou sportifs : volley-ball, foot, rugby, pétanque, tire à la corde, courses, parcours d’obstacles
Travaux d’aiguille : crochet, couture
Jeux d’adresse : bilboquet, chamboule-tout,
Chant : chorale, comptines
Jeux de société : dominos, backgammon, les jeux de cartes n’ont pas très bonne réputation dans ce pays religieux
Spectacles : ombres chinoises, projection de film, marionnettes
Bricolage : maquettes en bois, mobiles

Irak_2016 (9)Avec les petits :
– Confection de pompons, de guirlandes, pâte à modeler, ardoise magique, poupées en chiffon, chapeaux en papier, dessins de mains
– Origami, masques d’animaux, maquillage, pâte à sel, collier de perles, moulins à vent, porte-clés, déguisements, bataille de foulards

Au moment de Noël, nous suivons les traditions avec la dépose d’arbre de sapins, la création de boules de Noël, sablés, calendrier de Noël, bannières, crèches dans les camps, les églises, les écoles et cliniques, récital de chants en collaboration avec la chorale d’Al Karma pour la messe de minuit, mise en place d’une pièce de théâtre (crèche humaine).

Pour les plus âgés et les adultes des cours de français sont proposés réunissant une dizaine de personnes.

Ateliers de cuisine : à tour de rôle plats français exécutés par les bénévoles et spécialités irakiennes préparées par les habitantes des camps. Nous nous chargeons de faire les courses.

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A la suite de nombreuses visites auprès des familles isolées, j’ai ressenti la nécessité pour les habitants d’Ankawa de connaitre la langue Kurde et j’ai proposé la création de cours. En effet, les universités n’enregistrent que les étudiants parlant kurdes même si les cours sont souvent dispensés en anglais et beaucoup de chrétiens se voient refuser un emploi car ils ne peuvent s’exprimer dans cette langue.

Les différents camps et garderies visités :

Camp d’Al Amal aménagé dans un immeuble en construction occupé par 130 familles de déplacés originaire de Qaraqosh
Camp d’Al Karma 80 familles déplacées de Qaraqosh
Camp Four Towers : 260 familles
Camp de Karemless :140 familles venant de la ville de Karemless
Garderie Syriaque Orthodoxe : 40 enfants chrétiens et yézidis
Garderie Abouna Jacob, Abouna Zacharie, Abouna Paulus Matti
Garderie du camp d’Al Amal et de Karamless
Camp yézidis : 48 familles du mont Sinjar
Petit camp yézidis : 15 familles de Sinjar
Camp Ankawa II : le plus grand camp : 1200 familles originaires de Bartela, Qaraqosh, Karemless, Mossoul, Bacher
Camp du village de Ganjan city dans la banlieue Nord d’Erbil : 520 familles de la plaine de Ninive, notamment de Bachira
Erbil gate Derwhaza village : 223 familles de déplacés de Qaraqosh et Bartela dans un lotissement kurde neuf et en bon état appartenant à des particuliers et à une société. L’église est aménagée dans une des maisons. Les enfants sont scolarisés à Ankawa et s’y rendent en bus. Les loyers sont pris en charge par l’Eglise.
Village de Jodhiar au Nord de l’aéroport d’Erbil : 300 familles de Qaraqosh, Mossoul, Bartela dans un village kurde 50 % de la population du village dont les enfants sont scolarisés à Ankawa. Le village est pauvre, sale et vétuste et insalubre.
Ville de Sulaymaniyah : 200 familles de Mossoul réparties dans la ville et aux alentours. En aout 2014, 600 familles mais 400 sont parties : certaines à Erbil chercher du travail, d’autres ont quitté l’Irak et d’autres ont repris leur travail ailleurs dans le pays.

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Les dons

Ils concernent les familles isolées que nous visitons préalablement afin de définir avec elle ce dont elles ont besoin en priorité. La deuxième visite pour remettre les dons se fait entre un jour et une dizaine de jours selon la disponibilité des produits demandés dans notre petit stock maison. Les achats sont réalisés à Carrefour-Irak (franchisé) ou au souk, souvent plus avantageux.

Nous nous rendons dans les familles à trois ou quatre volontaires avec un de nos traducteurs aguerri. Un membre de l’équipe mène l’évaluation dont il est responsable, un deuxième note. Nous respectons un ordre logique dans l’entretien tout en rendant l’échange le plus cordial possible. Il convient de mesurer l’urgence de la demande et le degré de pauvreté de nos hôtes sans se montrer trop inquisiteurs mais néanmoins curieux et attentif aux réponses à nos questions qui doivent permettre de préciser et vérifier les premières informations données. Nous sommes toujours accueillis avec un thé ou un café à la cardamone brulant à ras-bord de la tasse, selon les lois de l’hospitalité irakienne et un bonbon ou des gâteaux, parfois des fruits.

Certains de nos visités nous invitent à rester déjeuner ou diner avec eux, parfois ce sont de vraies invitations, d’autres fois, juste un acte de politesse. Si la maîtresse de maison se fait plus insistante, c’est qu’elle souhaite réellement que nous soyons des leurs et c’est alors à nous d’expliquer que nous ne pouvons pas sur le moment car nous devons aller visiter d’autres familles mais que nous reviendrons un autre jour.

La deuxième forme d’intervention, plus complexe, se traduit par les dons « massifs » qui se font généralement dans un camp, un village, une église, un centre culturel, une école… Les familles s’enregistrent en amont auprès du responsable de la communauté et nous organisons la distribution des biens en veillant au bon déroulement des choses : affichage des informations, périmètre de sécurité, fléchage, filtrage, entrée et sortie différentes pour éviter des débordements, des mouvements de foule éventuels. Garder le dialogue de façon permanente avec les responsables de la communauté bénéficiaire et les participants est primordial pour assurer le calme. Il est bon d’être capable de détecter les premiers signes d’énervement qui pourraient faire dégénérer la situation.

Nous pouvons être aussi sollicités pour un gala de charité, une journée de fête. SOS Chrétiens d’Orient a également organisé la remise de prix de fin d’année dans son école en juin dernier.

Que donne-t-on ?

Irak_2016 (5)Le plus souvent : des colis de nourriture, des sacs de produits d’hygiène, des fournitures scolaires, des matelas, couvertures, chauffage électrique, fuel, four, cuisinière, réfrigérateur, machine à laver, ventilateur, couches-culottes et lait infantile, armoire de rangement, purificateur d’eau, lampes-torches pour les nombreuses coupures d’électricité journalières.

Ce mois-ci nous avons fait un don pour la distribution de tickets d’achats de produits de base pour 210 familles à Suleymani par l’intermédiaire de l’Eglise Saint-Joseph. Ces billets sont valables dans une moyenne surface exception faite d’alcool et de cigarettes.

Demandes moins courantes : sonotone, déambulateur, protections pour personnes âgées, une tablette pour un enfant très malade sans amis.

Nombre de donations en novembre 2015 :
– 361 familles en village
– 260 familles en camp
– 57 familles isolées
– 3 cliniques
– 2 camps
– 1 garderie
– 1 école

Nombre de donations en décembre 2015 :
– 687 familles en camp
– 30 familles isolées
– 3 cliniques : clinique de Mangesh au du Kurdistan, donation de médicaments apportés de France pour la clinique SOS Chrétiens d’Orient d’Al Qosh, donation de médicaments et de matériel à la clinique des Assaiechs (forces spéciales kurdes)
– 2 camps
– 2 écoles
A noter la réfection de la plomberie du monastère de Mar Mattaï et livraison d’’un réservoir d’eau au village d’Alfaf au pied du monastère.
Donation de fuel pour la cathédrale de l’évêché syriaque de Bagdad.

Nombre de donations en janvier 2016 :
– 318 familles en villages
– 126 familles isolées
– 2 cliniques
– 1 maison d’accueil
– 1 camp
– 1 université
– 1 église
– 1 école
– 1 garderie

Nombre de donations en février 2016 :
– 109 familles isolées
– Distribution spéciale de médicaments à 165 familles
– 5 écoles
– 1 garderie

L’Association décide de donner la priorité aux familles isolées qui ne bénéficient pas d’aides contrairement à celles des camps, excepté pour la nourriture qu’elles reçoivent du Fond alimentaire mondial. Cependant, nous venons d’apprendre que celui-ci a réduit sa distribution en  supprimant de ses listes plus de 500 familles : celles qui comptent au moins un enfant de plus de 15 ans qui « devrait » être capable de travailler et donc de subvenir aux besoins de sa famille.

Exemples de projets réalisés :

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Au lendemain de la prise des villages par Daesh et l’arrivée massive de déplacés à Erbil, aide d’urgence à plus de 20 000 personnes

– Ecole et dispensaire dans le village de Mangesh près de Dohuk
– Ecole SOS Chrétiens d’Orient à Ankawa : environ 600 enfants scolarisés ; la moitié le matin et l’autre l’après-midi
– Eglise et aménagement de la sacristie d’Al Karma
– Ameublement de la garderie d’Al Amal et livraison de fournitures scolaires
– Travaux de rafraichissement et de peinture à la garderie kurde d’Etat. Un de nos traducteurs, artiste, réalisera des dessins sur les murs
– Lancement des travaux de l’Eglise de Sarsing
Irak_2016 (4)– Achat et pose d’un générateur à la garderie orthodoxe Abuna Zacharie
– Aide d’urgence apportée aux victimes des bombardements du village irakien de Sharanish par l’armée turque (village de l’extrême-Nord à la frontière) dans la nuit du 16 au 17 janvier dernier.
– Livraison de matériel sportif à une faculté de sport afin qu’elle puisse effectuer ses cours de manière plus variée et des entraînements réels.
– Distribution de médicaments en partenariat avec une autre ONG locale : 500 médicaments à 160 familles
– Construction puis extension et équipement de la clinique gratuite Mar Shmoni dans le camp d’Ankawa II
– Laboratoire de la clinique à Alqosh et livraison de médicaments
– Pose d’une chape de béton à la garderie Four Towers et extension
– Clinique à Bassorah
– Achat et distribution de 1400 jouets à Noël 2015
– Participation à la fête de Santa Barbara, patronne de la ville de Karamlesh, le 4 décembre
– A Qaraqosh un projet de puits a été interrompu par la prise de la ville par Daesh
– Achat et pose d’un générateur à la garderie Orthodoxe  Oum el Maoun
– Terrain de football au camp d’Ankawa II
– Fabrication et pose de cloisons dans les appartements du camp de Karemless pour séparer les différentes familles colocataires afin de préserver un peu leur intimité.

En Irak SOS fait régulièrement appel à des entreprises locales afin de redonner travail et dignité aux personnes de notre quartier, Ankawa.

          A côté de ces démarches matérielles, nous sommes bien conscients de rencontrer des personnes éprouvées partageant une même foi mais, la leur, également terriblement éprouvée, des gens dignes  chargés d’une histoire lourde. On estime que 75% de ses déplacés souffrent de traumatismes psychiques mais hélas sans suivi médical. Nous nous efforçons de leur donner espoir, de les écouter avec tact sans forcer les confidences mais parfois les langues se délient et nous relatent ce qu’elles ont vécues et nous en frissonnons. Leur témoignage important pour l’Occident nous fait mesurer l’ampleur de la tragédie du désormais fameux « 6 août 2014 ». Le récit de l’arrivée des hordes islamistes et la fuite désordonnée, le manque d’eau : Daesh s’était empressé de couper l’eau pour mieux soumettre les populations en plein été, les 12 heures de route sans boire ni manger pour parcourir quelques kilomètres vers les villes sécurisées du Kurdistan, les taxis pris d’assaut, les personnes non motorisées  s’enfuyant à pieds, le chacun pour soi dans ce moment de peur panique, le racket aux points de contrôles où ils durent payer pour passer et parfois laisser jusqu’à leur voiture, les embouteillages jamais vus sur toutes les routes d’accès aux lieux sûrs, une fois arrivés à Erbil, les jardins publics et les endroits salvateurs saturés de réfugiés, les déplacés dormant partout sur les trottoirs.

          Nous apprenons aussi que bien avant Daesh,  les islamistes « portant des noms différents mais tout aussi  crapuleux » commettaient  déjà des enlèvements et des actes de barbarie. En 2009, un homme a dû payer une rançon de 100 000 dollars pour faire libérer son fils que les islamistes avaient enlevé et séquestré dans un trou creusé dans la terre. Après lui avoir cassé le nez, ils l’ont maintenu là ligoté et bâillonné, les yeux bandés, pendant 3 jours en ne lui donnant à manger qu’un biscuit par jour et de l’eau mélangée à de l’essence. Le fils s’est depuis engagé comme garde-chrétiens dont le rôle est de protéger les villages de la plaine de Ninive. Un de nos traducteurs a perdu son père à l’âge de 7 ans écrasé entre deux voitures car il avait osé critiquer le Coran. Bien d’autres personnes nous confirment les enlèvements et des mises à mort de la part des musulmans bien avant que nous entendions prononcer le nom de l’Etat islamique.
Je reste sidérée d’apprendre que les barbares,  au lendemain de la prise des villages chrétiens il y a un an et demi, ont méthodiquement et systématiquement appelé les familles dont ils étaient en train de piller les maisons pour leur raconter avec force détails ce à quoi ils se livraient en riant à gorge déployée et en les narguant au bout du fil.  Comment imaginer autant de raffinement dans la cruauté ? Un gros agriculteur et éleveur avait comme voisin un musulman pauvre qu’il aidait énormément. A chaque fois qu’il tuait un animal, il donnait la moitié de la bête à cet homme qui n’avait pas les moyens d’acheter de la viande pour sa famille. Il le couvrait de cadeaux et d’attentions diverses. Quelques jours après son arrivée à Erbil, son protégé l’a joint au téléphone pour lui expliquer qu’il avait pénétré chez lui et lui décrire son pillage. Je lui ai demandé s’il savait ce qui était arrivé à son bétail ; il m’a répondu qu’il avait dû constituer un bon garde-manger pour l’ensemble des assaillants.

          A la fin de chaque rencontre, nous proposons de prier ensemble en français puis en arabe avant de nous séparer. Avec leur accord nous prenons des photos pour justifier notre travail auprès des donateurs qui soutiennent financièrement l’association. Il est normal qu’ils sachent à quoi sert leur argent et comment il est utilisé. La communication doit être régulière tant sur le pôle activités que sur les dons et les événements annexes.

          Dans les camps, comme dans les familles isolées, la vie continue de s’exprimer, les jeunes se fiancent puis se marient, on se tasse encore un peu plus dans les appartements ou les mobiles-homes, des nouveau-nés montrent leur petit bout de nez emmitouflés dans une couverture. Si les regards des très jeunes enfants sont souvent perdus dans le vide, si les tout petits semblent un peu atones, les sourires et les cris de joie fusent en pagaille chez les plus grands ; les garçons ont des coiffures tendance et les filles sont très coquètes.

          L’association se consacre à son enracinement dans la durée dans le but de pouvoir aider à la reconstruction des villages chrétiens de l’après Daesh. Parmi les volontaires, on se surprend à penser au  Moment où nous apprendrons que la région est libérée et où nous accourrons pour rebâtir un avenir meilleur, main dans la main avec nos amis irakiens et nous le murmurons  aux autres bénévoles ; alors on se rend compte qu’ils ont le même désir : être là aussi pour fêter le retour au pays de nos frères et accompagner le renouveau, bientôt, bientôt…

Inch’Alla !, nous répondent nos frères dans la tourmente.

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