Déc 232015
 

 3 ° conférence :

Introduction :spip

          Dans la première des conférences de l’Avent, nous avons entamé un parcours biblique dans l’Ancien Testament, qui nous a permis de commencer à comprendre ce qu’était la miséricorde divine. Un rapide parcours dans le livre de l’Exode nous a ainsi montré que la miséricorde divine fait d’emblée partie de la Révélation fondatrice et fondamentale de Dieu à son peuple. Elle se manifeste et se déploie avec sa sainteté, sa liberté et sa fidélité. Elle est un engagement de Dieu dans l’histoire, pour libérer son peuple de toute souffrance, re-proposer inlassablement l’Alliance à ceux qui l’ont trahie, dans une présence et un compagnonnage indéfectible avec l’humanité. La miséricorde se déploie face à la souffrance de l’Homme, face à son péché, et face à sa solitude, de la part d’un Dieu qui délivre, qui pardonne, et qui maintient indéfectiblement sa présence.

           Plus encore, cette révélation de la miséricorde divine se vit dans le contexte général d’un Dieu qui marche avec les hommes, transformant progressivement une horde d’esclaves en fuite en un peuple de croyant capable de vivre en sa présence. Elle est donc d’abord un type de relation durable et stable, liée à la paternité et à la maternité de Dieu qui éduque ceux qu’il appelle à devenir ses enfants, après les avoir fait naitre à la vie.

          Mais nous sommes restés sur une question : si la miséricorde est liée à la liberté souveraine de Dieu, à la gratuité absolue de ses choix, comment ne pas y voir l’expression d’un « caprice de Dieu » ? Il apparaît nécessaire, dans ce parcours biblique, de voir comment s’articule “miséricorde” et “justice”.

I – De quelle justice parle-t-on ?

         D’une manière générale, le mot “justice” peut s’entendre avec deux dimensions :

  • Une dimension juridique : le respect des lois et des coutumes.
  • Une dimension morale (plus large) : rendre à chacun ce qui lui est dû.  
  • Dans la bible, la “justice” au sens religieux du terme évoque soit une réalité humaine, soit une réalité divine.

I, 1 – miséricorde et justice envers les victimes :

              S’il s’agit de la justice religieuse humaine, le mot désigne la vertu morale qui conduit à observer les reconc10commandements divins (Joseph était un homme juste). Mais dans cette perspective, elle peut devenir un faire valoir devant Dieu au moment d’un jugement dernier qui serait conçus comme un procès (c’était le problème des Pharisisiens). Cette justice religieuse humaine correspond à une conception de la justice religieuse divine qui présente Dieu comme un modèle d’intégrité, conduisant son peuple dans la logique de la rétribution, c’est-à-dire dans la perspective d’un jugement en vue d’une sanction, entre punition et récompense. Cette compréhension encore trop humaine de la justice religieuse fait courir le risque du légalisme, c’est-à-dire d’identifier la “justice” avec l’observance de la loi.Mais dans la bible, il s’entend dans une troisième dimension, religieuse, celle d’un Dieu présenté parfois comme un juge, ou du moins qui rends un jugement. Certes, tous n’est pas faux dans cette conception qu’il ne s’agit pas de rejeter sans nuance : il y a bien une justice judiciaire que Dieu exerce lorsqu’il délivre les opprimés, même si cela implique d’aller plus loin, dans une relation d’amour (Lire texte : Deutéronome 10, 16-19). Dieu s’éprend d’un amour privilégié pour les victimes du mal, pour ceux qui subissent des souffrances. Son cœur se penche vers la misère de l’Homme et le conduit à prendre parti pour les faibles, les fragiles et les vulnérables. Si cela va de soi, cet engagement miséricordieux du créateur envers les victimes nous interroge sur la miséricorde divine envers les coupables et les pêcheurs.

I, 2 – justice, colère et miséricorde envers les coupables :

          Pour appréhender cette miséricorde, il convient de la relier à la notion biblique de “colère de Dieu”. De fait, la “miséricorde” ne se comprend en vérité qu’à condition de ne pas évacuer la notion de « colère de Dieu », elle aussi très présente dans l’Ancien Testament. La “Colère de Dieu” n’est pas un accès de fureur sous le coup d’une émotion. Elle est un sentiment qui marque l’incompatibilité du péché avec l’amour divin. Dieu ne peut que s’opposer au mal, il résiste et déploie sa puissance contre ce qui détruit la création et les créatures, à commencer par l’Homme. Pour reprendre les mots du cardinal Kasper, la miséricorde de Dieu n’est pas une grâce bon marché (Gal 6, 7 : « Ne vous égarez pas : Dieu ne se laisse pas narguer. Ce que l’on a semé, on le récoltera »). Sa miséricorde n’est pas une injustice, et il attend de nous que nous pratiquions le droit et la justice (lire texte Amos, 4, 4-15)arton3968-a566d

          Pour autant, Dieu n’abandonne pas le coupable à sa faute et à la sanction. Son intervention pour arrêter le mal n’est pas condamnation définitive du pécheur. S’il fait justice à bon droit, sa miséricorde l’emporte et à le dernier mot. Dieu retient sa juste colère pour offrir un délai de conversion aux pécheurs (lire texte Osée, 11, 1-11). Deux phrases sont à noter dans cet extrait : le verset 8 qui évoque un retournement intérieur de Dieu qui retient sa colère et se retient lui-même ; le verset 9 qui invoque la sainteté de Dieu, c’est-à-dire sa radicale différence de l’être humain. Or, c’est justement sa miséricorde qui est cette différence, autrement dit, l’expression même de sa divinité. La miséricorde de Dieu est aussi destinée au coupable dans la possibilité offerte d’une conversion.

I – Conclusion :

          Si, au fur et à mesure que la Révélation se déploie, la justice divine nous apparait effectivement comme liée à la question du Salut, c’est à condition de comprendre celui-ci comme enraciné dès le départ dans l’ordre de la création. C’est en vue de notre Salut que toutes choses ont été créées et qu’elles ont reçus un sens. La création est déjà fruit de la générosité de Dieu en faveur de l’Homme. La justice divine sauve, restaure la vocation de chaque être, de chaque chose, en vue du Salut de l’Homme. Autrement dit, si l’on veut comprendre cela en jouant avec les mots, il est possible de dire que la justice de Dieu, c’est d’ajuster l’Homme et la création à son projet de Salut. (Lire texte : Osée, 16-25 ; Daniel 9, 8-17). On voit ainsi que la justice de Dieu coïncide avec sa miséricorde. Il est miséricordieux parce qu’il fait justice dans un monde injuste. La miséricorde est la manière divine d’exercer la justice.

II – la Miséricorde est justice :

          Du parcours effectué lors de notre première conférence à celui de la troisième, nous avons cheminé du Pentateuque vers les Prophètes. A travers l’Ancien Testament, nous comprenons peu à peu que la miséricorde divine ne se réduit pas à la question du pardon individuel des péchés, car elle n’est pas une simple réaction de Dieu à l’agir de l’Homme. Elle n’est pas non plus une qualité parmi d’autres de Dieu. La miséricorde se révèle à nous comme le visage même de Dieu, elle qualifie sa relation à toute l’humanité, son projet de Salut pour l’Homme, ce qui prévaut à son être et à son agir, dès la création.

II, 1 – la miséricorde est justice … sociale !

          Dans l’Ancient Testament, la notion de miséricorde ne se dévoile pas d’abord (et encore moins uniquement) comme une réalité spirituelle concernant la vie intérieure des fidèles et la relation personnelle avec Dieu. Elle a avant tout une dimension concrète et sociale (lire texte Exode 20, 20-26). D’une certaine manière, la miséricorde divine s’exprime dans l’option préférentielle pour les pauvres, laquelle se manifeste fortement dans les commandements de Dieu qui, pour une grande part, constituent une législation sociale assez complète (Lire Lévitique 19, 11-18). Plus encore, les textes prophétiques font passer l’attention à la misère des hommes avant le culte, désignant la charité concrètement active comme le vrai culte rendu à Dieu (lire texte Isaïe 58, 1-10). La dimension collective, sociale de la miséricorde semble prioritaire sur la relation personnelle à Dieu, comme si la miséricorde divine se recevait d’abord en l’exerçant envers le prochain.

II, 2 – la miséricorde est témoignage :

            Derrière cet appel de Dieu à exercer la miséricorde envers les plus pauvres, dans une charité concrètement active, se dévoile la mission de son peuple à révéler le véritable visage de Dieu. De fait, comme nous l’avons vu, la miséricorde n’est pas naturelle à l’Homme, puisqu’elle elle est liée à la sainteté de Dieu, et qu’elle est justement sa différence d’avec les hommes. David le sait bien en 2 Samuel 24, 14 : « David répondit au prophète Gad : « Je suis dans une grande angoisse… Eh bien ! Tombons plutôt entre les mains du Seigneur, car sa compassion est grande, mais que je ne tombe pas entre les mains des hommes ! »

            Si Dieu se retourne en lui-même, comme le dit Osée, c’est qu’il désire aussi le retournement de son peuple en faveur du Salut de l’humanité. Non seulement la conversion des pécheurs vers lui, mais la conversion du peuple vers les plus pauvres et les pécheurs, pour leur Salut.

II – conclusion :

          S’il fallait retenir un point précis de ce parcours dans l’Ancien Testament, il serait bon de souligner que la miséricorde n’est pas révélée comme une donnée abstraite à propos de Dieu, mais bien comme une réalité concrète. La miséricorde est la relation qu’il noue avec l’humanité, elle est ce qu’il fait, sa manière d’agir en vue du Salut de l’Homme, sa manière de nous aimer. Mais s’il  fallait ajouter un point d’attention, il convient sans doute de souligner que la miséricorde n’est pas une injustice. A ce titre elle ne désigne pas la bonhomie d’un Dieu trop brave qui ferait grâce à bon marché. La miséricorde divine va avec sa patience qui certes, offre un espace de conversion pour les coupables, mais jamais au détriment des victimes. Les plus petits et les plus pauvres sont l’objet privilégié de cette miséricorde.

        Or, si la patience de Dieu laisse le temps au pêcheurs de se convertir, sans pour autant consentir à ce qu’un délai de grâce ainsi offert n’ajoute à la souffrance des victimes du mal, alors qu’en est-il des  souffrances supplémentaires occasionnées par les pécheurs à qui est offert le temps de la conversion, permettant ainsi, en quelque sorte, que se prolonge la durée du mal ? Peut-être faut-il nous rappeler que le mot « patience » va avec le verbe « pâtir », et que la miséricorde divine est donnée au prix d’une souffrance de Dieu ? Un parcours dans le Nouveau testament nous le dira peut-être … ?

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