Mar 262014
 

 

Jésus sortit pour se rendre, comme d’habitude, au mont des Oliviers, et ses disciples le suivirent. Arrivé là, il leur dit : « Priez, pour ne pas entrer en tentation. » Puis il s’écarta à la distance d’un jet de pierre environ. Se mettant à genoux, il priait : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la tienne. » Alors, du ciel, lui apparut un ange qui le réconfortait. Dans l’angoisse, Jésus priait avec plus d’insistance ; et sa sueur devint comme des gouttes de sang qui tombaient jusqu’à terre. Après cette prière, Jésus se leva et rejoignit ses disciples qu’il trouva endormis à force de tristesse. Il leur dit : « Pourquoi dormez-vous ? Levez-vous et priez, pour ne pas entrer en tentation.» (Lc 22, 39-46)

image022

Au seuil de l’Alliance Nouvelle :

L’épisode se situe après le dernier repas et juste avant celui de l’arrestation. C’est un épisode de la Pâques du Christ, vécue comme proclamation d’une Nouvelle Alliance faite au cours du dernier repas de Jésus. Pour le Christ, vivre la Nouvelle Alliance, c’est être à ce point lié aux hommes qu’il se laisse atteindre, comme eux, par le mal et la souffrance. Il se laisse toucher par le fruit de la tentation et du péché et consent à devenir la victime de la « puissance des ténèbres ». La solidarité de l’Alliance Nouvelle scellée par le Christ le conduit à partager la condition humaine dans ce qu’elle de plus défiguré : la mort. Paradoxe de l’Alliance qui voit le Christ s’allier sans condition à l’Homme en partageant ce qu’il y a de plus déshumanisant, pour l’humanité : l’inéluctabilité de la mort !
La Nouvelle Alliance est simultanément une humanité intégralement assumée et un abandon radical à la volonté du Père. En Christ, se noue une solidarité pleine et entière, entre l’Homme et Dieu. En Christ, Dieu prend l’Homme en charge dans ce qu’il a de plus déshumanisé, il endosse le plus fragile et le plus souffrant de la condition humaine.

Or, au seuil de la Passion, c’est dans la prière que le Christ vient puiser la force de vivre cette Alliance Nouvelle. Pour consentir à se lier d’aussi près à l’Homme, jusqu’à se laisser atteindre par ce qu’il y a de plus contraire à Dieu, le Christ commence par se rapprocher de son Père. Et dans cet extrait de l’évangile de Luc, le thème de la prière est central, et le verbe « prier » revient 5 fois en 8 phrases.

Contemplons la prière du Christ en ces instants !

La prière du Christ, au seuil de sa Passion :

  • D’abord, dans cet extrait comme dans bien d’autres encore, Jésus se dévoile à nous comme un « observant » des prescriptions religieuses de son temps. La scène se déroule dans le cadre liturgique de la fête de la Pâques, et le choix de se rendre au mont des Oliviers est conditionné par le souci de respecter les prescriptions rituelles faites aux pèlerins : il ne fallait pas aller au-delà d’une certaine limite, et pour cette raison, Jésus et ses disciples ont quitté Béthanie où ils s’étaient retirés depuis plusieurs jours, pour se rapprocher de Jérusalem dans un lieu prévu pour l’accueil des pèlerins et dont la distance avec Jérusalem respecte la loi juive. Jésus est donc un « observant », il fréquente le temple et les Synagogues, effectue les pèlerinages, célèbre les fêtes religieuses, respecte la norme, les règles de la prière et du culte d’Israël. C’est « comme il en avait l’habitude » dit le texte ! La prière du Christ est donc une pratique communautaire, qu’il n’invente pas mais reçoit en héritage. Et Jésus adhère aux rites et aux diverses prescriptions, sans pour autant qu’il en soit prisonnier puisqu’il lui arrive de contester certaine manière de pratiquer. Pour Jésus comme pour nous, l’attachement aux règles et aux rites est une attitude spirituelle importante : celle qui consiste à entrer dans une discipline, c’est-à-dire par définition, à se concevoir d’abord comme un disciple. Le Maître de la prière en est aussi le disciple, celui qui justement ne la maîtrise pas, mais se laisse maîtriser par elle. Dans l’adhésion à une règle, l’entrée dans une prescription liturgique, se joue pour une part le renoncement à soi-même. Entrer dans une règle de prière, c’est se disposer à laisser Dieu être le maître de la relation qui nous unit à lui. Il s’agit d’un acte de Foi qui consiste à croire que l’essentiel dans toute prière, ce n’est pas ce que nous faisons vis-à-vis de Dieu, mais ce que Dieu fait vis-à-vis de nous. C’est construire sa relation à Dieu, non pas sur nous-mêmes, mais sur Lui. Finalement, c’est comprendre que, d’une certaine manière, ce n’est pas l’Homme qui fait sa prière, mais la prière qui fait l’Homme, qui le façonne.
  • Mais il faut de suite ajouter que la prière du Christ n’est pas que communautaire et liturgique. Il « s’éloigne de ses disciples ». Dans cet extrait comme dans d’autres encore, Jésus se dévoile comme un priant qui prend des moments de solitude, qui vit un lien personnel avec son Père. Sa prière est aussi une relation unique entre lui et le Père, qui se vit dans ces moments fréquents de solitude. Il va au désert, il s’éloigne des autres, il se retire et prend les moyens d’un tête-à-tête, d’un cœur-à-cœur. La prière du Christ est aussi conversation familière, un rendez-vous privé même, si ce n’est secret. Il nous dévoile ainsi que la dimension communautaire du culte ne fait pas de nous des interlocuteurs anonymes de Dieu, dont la voix se perdrait au milieu de celles des autres. Il nous dit combien nous sommes regardés personnellement par Dieu, qui s’adresse à chacun de nous comme à nul autre, et qui prend le temps de la rencontre individuelle avec chacun de nous. La prière est donc le lieu où se noue une intimité absolument originale entre nous et Dieu.
  • Au cours de cet épisode, la prière du Christ a un contenu tragique : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe ». La prière du Christ est d’abord accueil de son humanité telle qu’elle est, de sorte que s’exprime en premier la répulsion qu’il ressent devant l’évènement annoncé. Sa prière est l’expression d’une détresse accablante qui s’expose au regard du Père. Dans cette phrase, le Christ assume l’angoisse désespérée de l’homme face à la mort. La prière n’est donc pas une fuite de la réalité, mais l’accueil de celle-ci et son exposition brute et sincère au regard de Dieu. Comme son étymologie nous le rappelle, la prière jaillit de notre pauvreté puisque le même mot latin a donné « prière » et « précarité ». Elle est prière de demande, appel au secours, cri de détresse, expression d’un ressenti.
  • Simultanément, la prière de Jésus est aussi abandon à la volonté du Père : « (…) si tu veux (…) ». Pourtant, il n’y a rien de morbide dans ce choix de Jésus-Christ. Cet abandon n’est pas une résignation d’impuissant. La demande faite à son père d’éloigner si possible cette coupe, démontre que Jésus-Christ ne désire pas la mort, que son attitude n’est en rien suicidaire. Mais il met au centre de sa vie et de son être, l’accomplissement de la volonté du Père, qu’il préfère à la sienne. Comme le souligne la seconde demande, il s’agit du choix libre et conscient de celui qui fait confiance à un autre que lui-même. La prière est donc le lieu d’un ajustement, celui de la volonté du Fils qui se configure à celle du Père, celui de la volonté de l’homme qui s’harmonise à celle de Dieu. Le mystère de la vie intérieure du Christ se dévoile ainsi comme lieu d’une rencontre entre deux volontés : celle de la nature humaine qui se révolte et se refuse à l’évènement de la croix ; celle de la nature divine du Fils qui obéit au Père. Dans la personne du Christ, la nature humaine est accueillie pleinement, sans mensonges ni faux-semblants, pour communier à la nature divine du Fils. Ainsi, les deux volontés en forgent une troisième, celle de la personne du Christ qui, en toute lucidité et liberté, s’abandonne à celle du Père. La prière est le lieu de cette rencontre, de cette harmonisation, où l’homme peu à peu se laisse configurer à Dieu, jusqu’à vouloir ce que Dieu veut.
  • La prière est également l’occasion d’une réponse, celle d’un ange qui réconforte le Christ. L’expression est mystérieuse et décrit littéralement un messager envoyé en renfort. Le Père répond à son Fils, comme ce fut déjà le cas lors des tentations au désert. Jésus est consolé, soutenu, appuyé. La prière du Christ comme la nôtre se révèle aussi comme le moment d’une prise de parole de Dieu qui répond à l’Homme. Non pas seulement pour l’informer de sa volonté, mais pour fortifier et rendre capable d’accomplir cette volonté. Au cours de la prière, la force du Père est donnée au Fils. La prière n’est donc pas seulement le lieu d’un dialogue qui se tiendrait comme à distance, mais l’occasion d’un contact, d’un échange vital où la vie de Dieu vient s’investir en l’Homme. Pour reprendre l’expression de St Ignace, la prière ne se réduit pas à un échange de messages, mais elle devient un temps où il est possible de « sentir et goûter » la présence de Dieu qui investit le cœur de l’Homme pour soutenir, guérir, renforcer.

Père Patrick Guinnepain, Curé

Social Media Icons Powered by Acurax Website Redesign Experts
Visit Us On FacebookVisit Us On YoutubeVisit Us On Twitter