Mar 012015
 

I – Jésus à Gethsémani :

Marc 14, 32 -42 :
Ils parviennent à un domaine appelé Gethsémani. Jésus dit à ses disciples : « Asseyez-vous ici, pendant que je vais prier. » Puis il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commence à ressentir frayeur et angoisse. Il leur dit : « Mon âme est triste à mourir. Restez ici et veillez. » Allant un peu plus loin, il tombait à terre et priait pour que, s’il était possible, cette heure s’éloigne de lui. Il disait : « Abba… Père, tout est possible pour toi. Éloigne de moi cette coupe. Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » Puis il revient et trouve les disciples endormis. Il dit à Pierre : « Simon, tu dors ! Tu n’as pas eu la force de veiller seulement une heure ? Veillez et priez, pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. » De nouveau, il s’éloigna et pria, en répétant les mêmes paroles. Et de nouveau, il vint près des disciples qu’il trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis de sommeil. Et eux ne savaient que lui répondre. Une troisième fois, il revient et leur dit :
« Désormais, vous pouvez dormir et vous reposer. C’est fait ; l’heure est venue : voici que le Fils de l’homme est livré aux mains des pécheurs. Levez-vous ! Allons ! Voici qu’il est proche, celui qui me livre. »

          A Gethsémani, Jésus est apeuré, inquiet. La perspective des évènements qui s’annoncent est terrorisante. Il va et vient de sa solitude à ses disciples, alternant la prière silencieuse et l’interpellation de ses proches. Il y a beaucoup de désarroi dans cette scène.
– Il y a celui des disciples qui ne mesurent peut-être pas la gravité du moment : l’angoisse de Jésus ne les empêche pas de dormir ! Et pourtant, ce sont les disciples choisis pour être des témoins privilégiés, les trois mêmes qu’à la transfiguration. Et ces disciples-là ne savent pas quoi dire à Jésus : ils sont devenus incapables de lui répondre.
– Il y a le désarroi du Christ qui tente par trois fois de « secouer » ses apôtres, mais en vain ! Il va même jusqu’à appeler Pierre du nom qu’il avait avant d’être disciple, comme s’il n’était plus digne du statut d’apôtre auquel il avait accédé par appel. Alors il prie, d’une manière répétitive et insistante, redisant les mêmes paroles, précise le texte.

DSC03941          Il appelle à prendre les moyens de ne pas « entrer en tentation ».
Cette expression s’enracine dans l’Ancient Testament, au chapitre de l’Exode. La tentation, c’est ce lieu où les hébreux sommèrent Dieu d’agir en leur faveur, de réaliser leur volonté et de manifester sa présence. La tentation, c’est cela : non pas une mise à l’épreuve de l’homme par Dieu, mais la mise à l’épreuve de Dieu par l’Homme !
La tentation, c’est le contraire de la prière du Christ, qui exprime son désir au Père, puis consent à la réalisation d’une volonté qui n’est pas sienne : « Cependant, non pas ce que moi, je veux, mais ce que toi, tu veux ! » Face aux tragédies de l’existence, à ce que l’on craint et refuse, à ce qui nous angoisse et nous terrorise, nous sommes appelés à nous désister en faveur du Père. Il n’y a pas là un renoncement qui serait une négation de soi-même. Il s’agit d’un abandon confiant entre les mains de celui qui saura mieux que nous comment gérer ce qui est impossible à vivre. Une remise entre les bras de celui qui, à travers le malheur, saura tracer une voie de Salut, ouvrir un passage dans une perspective de vie. Lorsque nous sommes angoissés devant un inconnu de souffrance, lorsque tout va s’effondrer et qu’il ne reste plus que le désarroi apeuré, consentir à laisser un autre que nous-même tracer le chemin, laisser Dieu, notre Père, prendre la main, pour sauver notre vie, notre personne en danger.

          Au pied de ces oliviers, le Christ nous est donné à voir, accoudé sur un rocher, le visage caché entre ses mains. Figure masquée et inaccessible, de celui que nul ne parvint à rejoindre dans sa solitude, de celui qui ne trouve personne pour partager sa souffrance, aucun compagnon capable de regarder en face cette angoisse d’une mort à venir. Le seul soutien qu’il ait, est celui de ses propres mains et de la pierre sur laquelle il s’appuie : Lui-même et son Père, le « rocher du Salut » évoqué par les psaumes.
Visage masquée dans les mains, le Christ ressemble à ceux dont les traits sont marqués par le grand-âge ou la maladie, mais cachés aux yeux des biens portants par des murs d’hôpitaux qu’on ose plus franchir. Je pense à cet homme qui tentait d’expliquer à une épouse en deuil qu’il n’avait pas osé rendre visite à son ami mourant parce « qu’il n’aurait pas su quoi lui dire » ; ou bien à ses enfants qui ne viennent plus voir leur grands parents en fin de vie, car ils ne supporteraient pas de les « voir ainsi » … terrible solitude des souffrants au seuil de la mort, terrible absence des disciples qui ne savent plus quoi dire, et proximité du Christ avec tous ceux que le mal et la mort isolent, sans autre recourt possible que Dieu lui-même !

Et de fait, dans le désarroi des uns et des autres,
la prière s’offre comme l’ultime recours à nos impasses existentielles :
tenir dans la prière, tenir dans l’écoute de celui qui, devant nous, ouvre un passage

(ps 30, 1-9).

II – L’arrestation de Jésus :

Marc 14, 43 – 50 :
Jésus parlait encore quand Judas, l’un des Douze, arriva et avec lui une foule armée d’épées et de bâtons, envoyée par les grands prêtres, les scribes et les anciens. Or, celui qui le livrait leur avait donné un signe convenu : « Celui que j’embrasserai, c’est lui : arrêtez-le, et emmenez-le sous bonne garde. » À peine arrivé, Judas, s’approchant de Jésus, lui dit : « Rabbi ! » Et il l’embrassa. Les autres mirent la main sur lui et l’arrêtèrent. Or un de ceux qui étaient là tira son épée, frappa le serviteur du grand prêtre et lui trancha l’oreille. Alors Jésus leur déclara : « Suis-je donc un bandit, pour que vous soyez venus vous saisir de moi, avec des épées et des bâtons ? Chaque jour, j’étais auprès de vous dans le Temple en train d’enseigner, et vous ne m’avez pas arrêté. Mais c’est pour que les Écritures s’accomplissent. » Les disciples l’abandonnèrent et s’enfuirent tous.

          La nuit de Getsémani est sombre et pleine de confusion.
Il fait noir, il y a beaucoup de monde, il s’agit de ne pas se méprendre sur la personne. Alors Judas imagine l’ignoble stratagème : un geste d’affection fraternelle accompagné d’une parole de respect, et qu’il pervertit en dénonciation calomnieuse d’un coupable. On bascule dans l’anti-sacrement, l’anti Parole, où les mots et les signes font le contraire de ce qu’ils disent. Il n’y a plus de cohérence, c’est la nuit du mensonge et de la confusion.

DSC03943     Ici, nous contemplons le Christ sur qui se pose une main. Et dans l’image, surgit le vis-à-vis de ces deux mains : celle, du Christ, bien ouverte en hauteur, comme pour un salut où une bénédiction, et la main, plus basse, qui se ferme et qui enferme. Non pas une de ces mains tendue vers un frère à secourir, non ! Mais bien une de ces mains qui accapare et s’empare, de ces mains captatrices et dominatrices, qui s’approprient l’autre comme un bien. Avec cette maudite main-basse qui agrippe c’en est fini de la liberté de Jésus : on a mis la main sur lui, et c’est pour le conduire vers une mort certaine !
Mettre la main sur le Christ, c’est emprisonner le Verbe de Dieu en pervertissant la Parole, en entrant dans le règne du mensonge et de la confusion avec des gestes dénaturés. Il en va ainsi de tous les fondamentalismes qui s’emparent de l’Ecriture Sainte pour justifier leurs propres intérêts, de ceux qui asservissent l’Evangile et l’Eglise à un nationalisme identitaire de mauvais alois. Nous faisons main-basse sur Jésus lorsque nous sélectionnons seulement ce qui correspond à nos idéologies dans ce qu’il dit et fait en laissant de côté tout ce qui pourrait nous remettre en cause. Nous faisons main-basse sur le Christ, lorsque nous nous déclarons maitre de la vie et de la mort d’autrui, au point de justifier nos mise-à-mort par la compassion, comme cela peut-être le cas à propos de la fin de vie et des débats sur l’euthanasie.

Et les disciples s’enfuient, comme chacun de nous lorsque nous désertons les lieux de combats ou l’Evangile est en jeu, lorsque pour protéger une réputation, des relations, nous taisons notre identité chrétienne et nos convictions.

III – Jésus est jugé par le Sanhédrin :

Marc 14, 53 – 65 :
Ils emmenèrent Jésus chez le grand prêtre. Ils se rassemblèrent tous, les grands prêtres, les anciens et les scribes. Pierre avait suivi Jésus à distance, jusqu’à l’intérieur du palais du grand prêtre, et là, assis avec les gardes, il se chauffait près du feu. Les grands prêtres et tout le Conseil suprême cherchaient un témoignage contre Jésus pour le faire mettre à mort, et ils n’en trouvaient pas. De fait, beaucoup portaient de faux témoignages contre Jésus, et ces témoignages ne concordaient pas. Quelques-uns se levèrent pour porter contre lui ce faux témoignage : « Nous l’avons entendu dire : “Je détruirai ce sanctuaire fait de main d’homme, et en trois jours j’en rebâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.” » Et même sur ce point, leurs témoignages n’étaient pas concordants. Alors s’étant levé, le grand prêtre, devant tous, interrogea Jésus : « Tu ne réponds rien ? Que dis-tu des témoignages qu’ils portent contre toi ? » Mais lui gardait le silence et ne répondait rien. Le grand prêtre l’interrogea de nouveau : « Es-tu le Christ, le Fils du Dieu béni ? » Jésus lui dit : « Je le suis. Et vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant, et venir parmi les nuées du ciel. » Alors, le grand prêtre déchire ses vêtements et dit : « Pourquoi nous faut-il encore des témoins ? Vous avez entendu le blasphème. Qu’en pensez-vous ? » Tous prononcèrent qu’il méritait la mort. Quelques-uns se mirent à cracher sur lui, couvrirent son visage d’un voile, et le giflèrent, en disant : « Fais le prophète ! » Et les gardes lui donnèrent des coups.

          En se laissant conduire chez le Grand prêtre, pour un injuste procès nocturne, Jésus entre plus avant dans les ténèbres du mensonge et de la confusion. Les plus hautes autorités religieuses sont présentes, en assemblée plénière, pour tenter de légitimer un choix déjà effectué : condamner à mort Jésus. Nous sommes en pleine tricherie et pourtant, impossible d’arriver à justifier la sentence. Les faux témoignages s’accumulent en amplifiant l’incohérence de l’accusation ; et l’on va même jusqu’à prêter à Jésus des propos qu’il n’a pas tenus tels quels, mais qui sont une déformation de sa Parole divine.
Alors, ne pouvant justifier le procès à partir de ce qu’il a dit et fait, le grand prêtre l’interroge sur ce qu’il est. C’est là que Jésus sort de son silence pour dire son identité en citant les Ecritures (Dn 7). Comme il l’a dit à Getsémani, « C’est pour que les Ecritures s’accomplissent ». Ce qu’il est, s’atteste dans l’adéquation entre ses faits et gestes et la Parole de Dieu. En Christ, pas d’incohérences, pas de mensonges, pas de tricheries, parce qu’en Dieu, il n’est pas de promesses non tenues. Et déjà s’esquisse le Salut dans les mots de Jésus.

DSC03945          On voit ici Jésus qui se tient droit, les bras le long du corps, la tête légèrement penchée avec le visage empreint d’une tristesse pourtant sereine. C’est l’attitude de celui qui n’esquisse aucun geste de défense, qui n’a rien à cacher et qui s’expose à l’autre en toute transparence. Il trace une verticale de droiture et de vulnérabilité qui contraste avec celle du pilier de l’arrière-plan, toute de rigidité massive. La puissance du Christ n’est pas celle d’un cœur de pierre, dur et inamovible, mais celle du cœur de chair, aimante et fragile, à la merci des violences. Face à lui, le grand prêtre parait soucieux, sa main contre la tempe pointe un doigt accusateur vers Jésus comme si toute sa réflexion religieuse n’était ordonnée qu’à trouver le moyen de condamner. Et s’opposent ainsi, la version d’une religion préoccupée à dénoncer, accuser, rejeter, face à la Bonne Nouvelle d’une Foi qui ne veux que sauver.

Au Sanhédrin, Jésus rejoint tous ceux que les institutions religieuses excluent, lorsqu’elles travestissent la parole de Dieu et asservissent l’Ecriture à leurs intérêts du moment. Il rejoint aussi tous les croyants accusés par d’autres croyants, par ceux qui partagent la même foi pourtant. Et dans la nuit de ce procès surgit un appel à évangéliser y compris nos relations d’Eglise, entre chrétiens de sensibilités différentes, entre prêtres et laïcs. Il arrive trop souvent qu’au nom même de notre conception de la Foi et de sa pratique, nous ne cessions jamais de pointer un index accusateur vers nos frères, pour intenter de mauvais procès à ce qui nous dérange et nous bouscule. Il en va ainsi des prêtres qui ne reconnaissent pas le bien fondé des initiatives des laïcs qu’ils ne maîtrisent pas eux-mêmes; il en va ainsi des fidèles qui ne cessent de critiquer leurs paroisses en ne s’attachant à voir que ce qui ne va pas ; il en va ainsi de ceux qui cultivent une méfiance systématique envers les propos des uns et des autres, passant leur temps à soupçonner la fidélité des uns et des autres, parce que leur sensibilité spirituelle est différente. Il faut bien l’admettre, nous connaissons trop bien cette tentation de nous ériger en grand prêtre, pour condamner la foi et la pratique des autres, au mépris de leur identité baptismale, jusqu’à ne plus reconnaître en eux le don de l’Esprit Saint.

          En gardant le silence sur ce qu’il à dit et fait, le Christ rejoint tous ceux qui ne peuvent trouver de place en ce monde par leurs faits et gestes, rendus vulnérables et dépendants par l’âge et la maladie, prisonnier d’une santé qui limite leur possibilité d’action et de parole. Mais en prenant la parole pour dire qui il est, par une citation de l’Ecriture, le Christ nous invite à considérer chacun dans ce qu’il est aux yeux de Dieu, comme un enfant chéri, appelé à la vie éternelle.

Il nous révèle ainsi, l’inaliénable dignité de tout homme,
et le fondement du respect de toute vie, appelée à être divinisée.

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