Oct 272014
 

Vitraux_ToussaintLa fête de la Toussaint approche et déjà résonne comme un appel : « tous Saints ! » Mais qui dit « Sainteté » suppose « conversion », donc « relecture de vie » et/ou « examen de conscience ». Quelle que soit l’expression que l’on préfère, il s’agit de s’interroger en toute lucidité, à la lumière de l’Ecriture Sainte pour discerner à quelle conversion le Christ lui-même nous appelle pour que nous soyons mieux disposés à recevoir la Sainteté de Dieu, de sorte que la « Toussaint » ne soit pas simplement le rappel du souvenir de nos ainés, mais bien l’opportunité contemporaine d’une plus grande sainteté personnelle et communautaire.

A cet égard, pourquoi ne pas nous laisser éclairer par l’Ecriture Sainte dont on vient d’actualiser la traduction liturgique, afin de la rendre plus facilement audible par les hommes d’aujourd’hui ? Plus précisément, par ce verset du Notre Père qui suscite tant de commentaires et dont la version liturgique française va bientôt évoluer : « Ne nous soumets pas à la tentation » devient « ne nous laisse pas entrer en tentation ».
Quelle vérité spirituelle, si utile à nos vies intérieures, se dévoile à travers cette phrase et sa traduction ?Tables de loi - NB

Soyons clair ! Il ne s’agit pas de nous amuser à juger de l’opportunité d’une traduction. Qui sommes-nous pour cela, quand on sait combien de traducteurs, de spécialistes des langues anciennes, de philologues, d’exégètes et de théologiens ont travaillé la question, avec des compétences bien au-dessus des nôtres pour cela. En la matière, faisons confiance à l’Eglise universelle qui n’a pas pour habitude d’approuver une traduction à la légère. Mais de fait, que l’on soit du Cameroun ou des Seychelles, du Canada, de France, de Suisse ou de Belgique, d’Haïti ou du Mali, bref, dans toute la francophonie, les églises particulières auront une nouvelle traduction de cette demande. Alors que nous révèle-t-elle comme réalité de la vie spirituelle ? En quoi peut-elle stimuler nos chemins de conversion dans ces jours qui nous mènent à la Toussaint ?

L’une des difficultés de cette traduction vient du fait qu’en grec, le même mot (peirasmos) désigne à la fois l’épreuve et la tentation. Il faut aussi se référer au verbe qui le précède : eisphérô  (Mt 6, 13) qui signifie « entrer dans » ou « porter vers ». Ce verbe exprime un mouvement local vers un lieu où l’on pénètre. Il fait penser à Jésus, alors qu’il est conduit par l’Esprit au désert pour y être tenté (Mt 4,11), ou encore à Gethsémani : Mt 26, 41 : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation ; l’esprit est ardent, mais la chair est faible. »

En s’accordant sur la formule « ne nous laisse pas entrer en tentation », les traducteurs utilisent donc un vocabulaire évoquant une réalité géographique «entrer dans », un verbe de mouvement, comme si l’on parlait d’un lieu précis, avec un intérieur et un extérieur, comme si l’on pouvait être « dedans » ou « dehors ». Ce faisant, ils choisissent de souligner le rapport de cette prière à l’Ancien Testament, puisqu’il existe effectivement un tel lieu géographique, ce qui éclaire notre compréhension de la « tentation », et favorise donc ainsi nos examens de conscience.

Source_toussaintEn effet, au chapitre 17 du livre de l’Exode (Ex 17, 1-7 ; lecture du 3° dimanche du carême de l’année A), nous est rapporté l’épisode de Massa et Mériba, cet endroit où le peuple Hébreu a contesté Moïse et son Dieu. Ce même épisode est aussi raconté au livre des Nombres (Nb 20, 1-13). Ainsi, « Massa et Mériba » désigne l’endroit d’une mise à l’épreuve, entrer-là, c’est entrer dans cette mise à l’épreuve : « Il donna à ce lieu le nom de Massa (Tentation) et Meriba (Querelle), parce que les Israélites cherchèrent querelle et parce qu’ils mirent YHVH à l’épreuve en disant : YHVH est-il au milieu de nous, ou non ? » (Ex 17, 7). Or, si cette mise à l’épreuve est une tentation, c’est parce qu’il ne s’agit pas d’une initiative de Dieu qui éprouve son Peuple, mais bien du peuple qui met Dieu à l’épreuve. En ce lieu, l’Homme éprouve Dieu, exige son intervention comme un droit, le somme de manifester sa présence et d’agir ! La tentation, c’est donc cela : mettre Dieu à l’épreuve ! Et de fait, lorsque Jésus, à son tour, sera conduit au désert, il sera mis à l’épreuve et répondra au tentateur en citant le livre du Deutéronome (Dt 6, 16) qui est une allusion directe à l’épisode de Massa et Mériba. La tentation apparaît bien comme une mise à l’épreuve du Christ, donc de Dieu.

Le vocabulaire géographique « entrer dans » nous renvoie donc à un épisode de l’Ancien testament qui nous éclaire sur ce qu’est la tentation, et permet de sortir des questionnements sans fin à propos de Dieu qui éprouve l’Homme, dans la confusion entre épreuve et tentation. Bien évidemment que Dieu éprouve l’Homme, comme un professeur met ses élèves à l’épreuve, pour tester leurs connaissances et compétences, en vue d’adapter sa pédagogie et son enseignement, en vue aussi que chacun d’eux puisse savoir quels sont les points qu’il doit améliorer pour progresser. L’épreuve devint Tentation lorsqu’elle est une mise à l’épreuve de Dieu par les hommes. Là, elle surgit du manque de Foi et de confiance.

Du coup, cela peut éclairer nos examens de conscience d’une manière nouvelle : m’arrive-t-il de mettre Dieu à l’épreuve ? toussaint
M’arrive-t-il d’entrer dans des logiques de mise à l’épreuve de Dieu, mais aussi de son Eglise, de mes frères chrétiens comme certains pharisiens le faisaient sans cesse avec Jésus ? Et de fait, cela est courant entre nous (soyons lucides !) Nous nous testons souvent, nous pouvons avoir des exigences les uns vis-à-vis des autres qui conditionnent notre confiance, notre sens de la fraternité baptismale. Il y a parfois des manières de revendiquer des résultats et des évolutions paroissiales qui aboutissent à la tentation au sens fort du terme : sommer un évêque, un prêtre, une équipe pastorale de faire la preuve de sa sainteté et/ou de sa fidélité, de son ecclésialité. Et nous voudrions voir des « résultats », vérifier si « ça marche », s’il y a « des fruits », bref, nous réclamons des signes, comme ceux qui doutaient de Jésus.

Lorsqu’il s’agit directement de Dieu lui-même, « entrer en tentation » prend la forme d’une exigence de « réponses » à nos prières qui interroge sur la nature de ce qui nous élance vers Dieu. On veut des « signes », on exige « des grâces », on en arrive à chercher sa récompense en ce monde, pour finir sans s’en apercevoir par nouer une relation très « utilitariste » avec Dieu. Il existe un piège subtil dans la vie spirituelle qui consiste à se focaliser sur les dons de Dieu (y compris dans une action de grâce a priori de bon aloi). De la sorte, on risque de ne se situer vis-à-vis de Dieu que dans le registre de l’échange, des choses que l’on donne et reçoit. Il y a ce que Dieu fait pour moi, et ce que je fais pour Dieu ! Ce n’est pas illégitime en soit, mais ce à quoi nous sommes appelés, c’est à l’union amoureuse, qui va bien au-delà de l’échange puisqu’elle invite à la gratuité du don … de soi ! La question est alors radicale : est-ce que je préfère Dieu à ses dons ? Est-ce que je l’aime pour ce qu’il m’accorde, ou bien pour lui-même ?

prierParce qu’elle nous fait contempler la sainteté de Dieu, telle qu’elle rayonne à travers ses enfants, la Toussaint peut être comme un antidote à la tentation. Elle nous redit que l’enjeu de nos vies spirituelles, c’est d’abord d’accueillir en nous-même la sainteté de Dieu, car lui seul est saint, trois fois saint. Et la sainteté de Dieu, c’est sa présence qui est tout amour, gratuit, gracieux ! Nous sommes aimés pour nous-mêmes, sans qu’il soit question de notre utilité, de notre efficacité, de notre perfection morale même, mais en toute gratuité. Et nous sommes appelés à aimer, sans nous préoccuper de savoir si Dieu peut nous être utile, s’il est efficace, s’il a quelque chose à donner, mais à aimer vraiment, quand bien-même Dieu n’aurait rien à donner. La sainteté de Dieu, lorsqu’elle imprègne le croyant, conduit à déclarer avec Job (Jb 1, 21) : « (…) Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris : Que le nom du Seigneur soit béni ! »

Ne pas entrer en tentation, c’est sortir d’une logique de l’échange et de la contrepartie, sortir d’une logique de défi à Dieu, pour entrer dans la gratuité, le cœur à cœur, la présence amoureuse. Là est la Sainteté !

Père Patrick Guinnepain, curé.

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